L'homme qui marche, Jirô Taniguchi (1992)

"Qui prend encore le temps, aujourd’hui, de grimper à un arbre, en pleine ville ? D’observer les oiseaux, ou de jouer dans les flaques d’eau après la pluie ? D’aller jusqu’à la mer pour lui rendre un coquillage dont on ne sait comment il est arrivé chez soi ? L’homme qui marche, que l’on apprend à connaître à travers ses balades, souvent muettes et solitaires, rencontre parfois un autre promeneur avec qui partager, en silence, le bonheur de déambuler au hasard."
J'ai entendu parler de ce livre et de cet auteur depuis longtemps, notamment grâce au succès de Quartier lointain (que je crois avoir lu il y a très longtemps). En tout cas, je n'avais aucun souvenir quand au travail de cet auteur, du coup quand j'ai vu passer L'homme qui marche je me suis dit que c'était l'occasion de lire quelque chose de cet auteur.

Pas de grande histoire racontée tout au long du livre, mais de petites histoires à travers les promenades du personnage principal. Il se promène en ville au gré des envies et des obligations (aller à la poste, à la bibliothèque, acheter un store), et par tous les temps et toutes les saisons. Il n'hésite pas à emprunter des petits chemins, à saisir les occasion qui se présentent, à suivre sa curiosité et ses envies, ou l'inspiration d'un chemin ou d'une ruelle. Il se promène parfois seul, parfois avec le chien que lui et sa femme ont adopté, il croise des écoliers, des enfants qui jouent, des adultes qui se promènent ou qui pèchent.

J'ai bien aimé ce livre qui ne raconte finalement pas grand chose si ce n'est le plaisir de se promener, de tester un nouveau chemin au gré des envies, de découvrir des quartiers qu'on ne connait pas, de tomber sur un panorama au détour d'un virage, se perdre, devoir contourner un obstacle, etc. Bref, un livre plutôt contemplatif qui peut ennuyer certains lecteur mais qui m'a plutôt plu.

La chambre à remonter le temps, Benjamin Berton (2011)

"Alors qu'ils emménagent au Mans dans une agréable maison du centre-ville, Benjamin Berton et son épouse croient enfin trouver le bonheur parfait. Leur petite fille est magnifique, le travail supportable et le voisinage amical. Mais le jeune homme ne tarde pas à découvrir les propriétés étranges de la chambre du milieu qui vont bousculer ses certitudes et son équilibre mental. Entre fausse autofiction et roman fantastique, Benjamin Berton (le vrai) propose une radiographie très fine, souvent glaçante, de l'ennui dans le couple. Il brosse, à travers l'évocation d'une vie banale aux prises avec l'irrationnel, un tableau saisissant de la société contemporaine, dont la drôlerie compense la déprimante exactitude."

J'avais beaucoup entendu parler de ce livre par mes collègues lors de sa sortie, et j'avais eu envie de le lire, non pas parce qu'il me tentait en lui-même, mais parce que j'étais curieuse de savoir ce qu'il pouvait être dit d'une ville que je connais bien, de lire des lieux que j'étais susceptible de connaître. Entre temps, j'avais été quelque peu découragée par l'avis d'un collègue qui disait que ce texte ne méritait pas d'être publié, surtout pas dans la collection Blanche de Gallimard, que c'était de la m*rde, etc. Mais cela n'a fait que m'intriguer un peu plus et j'ai fini par prendre le temps de m'y plonger afin de me faire ma propre idée.

L'histoire est celle de Benjamin Berton, trentenaire qui travaille à Paris et vient s'installer au Mans avec son épouse. Ils achètent une maison, ont un enfant, travaillent, côtoient leurs voisin, etc. Bref, du très commun, voir du très ennuyeux. La seule chose qui détonne dans ce train-train, c'est une chambre que les anciens propriétaires avaient condamnée et qui semble avoir d'étranges effets sur le cours du temps : le narrateur s'y endort pendant ce qui semble être quelques heures et il se réveille quelques jours plus tard comme s'il avait continué à vivre sa vie normale, sans qu'il n'en ait été absent pour les autres, tandis que lui n'a aucun souvenir de ces jours en question.

Je ne sais pas trop quoi penser de ce roman dont le réalisme oppresse et trouble, et dont la partie "fantastique" (par le biais de la chambre) dérange parce qu'on ne comprend pas le pourquoi du comment. Et la partie fantastique le paraît encore plus à côté de l'ultra-réalisme du reste du texte. Dans ce roman contenant un élément de science-fiction (mais qui n'est pas un roman de SF), on peut voir une réflexion sur la répétition du quotidien, sur la vie qui peut être tellement ennuyeuse que l'absence de celui qui vit cette vie ne change rien, ou si peu. A moins que ce ne soit la dégradation de l'état psychologique d'un homme que l'ennui rend malade ? Bref, déconcertant, agréable à lire, mais pas inoubliable.

Luther : l'alerte, Neil Cross (2011)

"Londres, de nos jours. Carré. C’est ce qu’on retient de l’inspecteur de la crim’ John Luther. Par sa carrure impressionnante, par ses principes. Mais John Luther ne va pas bien : insomniaque de longue date, incapable de couper les ponts avec son boulot, Luther voit sa vie lui échapper peu à peu. A commencer par sa femme, Zoé, lassée de vivre avec un fantôme. Et cette nouvelle enquête s’annonce mal : un jeune couple vient d’être retrouvé sauvagement assassiné ; le bébé que portait la jeune femme a été arraché de son ventre. Toute la police est à pied d’œuvre pour retrouver l’enfant. Mais quand l’assassin se manifeste sur une radio de grande écoute, annonçant qu’il va rendre le bébé, Luther sait qu’il est déjà trop tard. Un vent de panique souffle sur Londres, surtout lorsque la police et les médias comprennent que ce tueur a déjà frappé, qu’il frappera à nouveau. Bientôt. Plongé dans les milieux sordides de la pédophilie, aux prises avec un serial-killer eugéniste rompu à la barbarie la plus extrême, Luther fait de cette enquête une affaire personnelle. Trop. Et quand la face obscure de l’inspecteur se dévoile, comment peut-il encore reprendre le contrôle ?"

J'adore la série télé Luther, donc quand j'ai appris que son scénariste était également un auteur de roman, je me suis empressée d'aller voir ce qu'on avait de lui à la bibliothèque, et je suis tombé sur Luther : l'alerte qui était disponible et sur lequel j'ai donc fait main-basse.

Un jeune couple qui a tout pour être heureux et qui attend son premier enfant est retrouvé assassiné de manière très violente dans leur maison, et le bébé de huit mois n'est plus dans le ventre de la mère, qui a été éventrée. Une enquête est donc lancée pour retrouver le coupable, mais une course contre la montre se déclenche également afin de récupérer le bébé, en vie de préférence. Plusieurs personnes sont sur l'affaire, dont John Luther, un homme compétent mais impulsif et aux méthodes pas toujours très claires et légales. L'humeur de Luther est en plus très perturbée à ce moment car son couple ne va pas bien et Zoé, sa femme, lassée des promesses non-tenues et des ultimatums songe au divorce.

On retrouve dans ce livre l'esprit de la série avec les mêmes personnages (outre Zoé et John Luther, nous retrouvons Rose Teller, Ian Reed, Justin Ripley, Martin Schenk, Benny "Deadhead" Silver, Mark North) et le même genre d'intrigue que dans la série. C'est très rythmé, bien construit, violent certes, plusieurs intrigues se mêlent, tout en restant compréhensibles, et font la liaison avec la série. En effet, ce livre est un préquel de la série, il se termine là où elle commence, avec Luther et Henry Madsen dans une usine désaffectée. Bref, ce thriller m'a énormément plu !

Du côté de chez Swann, Marcel Proust (A la recherche du temps perdu, tome 1) (1913)

«Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté... Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.»

Voici un monument de la littérature française, et de la littérature tout court. Je connais l'existence de La Recherche depuis très longtemps, et cela faisait des années que je me disais qu'il faudrait que je le lise un jour. C'est après avoir lu Fun Home d'Alison Bechdel (article là), BD dans laquelle l’œuvre de Proust est très présente, que je me suis dit qu'il fallait que je m'y mette au lieu de reporter indéfiniment la lecture de ce monument qui m'effrayait un peu. C'est donc chose faite avec la lecture du premier tome dont je parle ici.

Globalement, le livre parle des souvenirs d'enfance du narrateur. Cela commence par les chambres, notamment celle dans laquelle il voulait que sa mère vienne l'embrasser le soir quand il allait se coucher, et cela même quand ses parents recevaient des invités. Il est aussi question de Combray, des séjours passés là-bas, de la vie et des gens du village, des habitudes de la maison et surtout des promenades qui sont faites. La deuxième partie traite de M. Swann et de sa vie mondaine et amoureuse, cette dernière tournant autour d'Odette. Puis la dernière partie traite des voyages, réels et avortés ou imaginaires et artistiques.

Mon avis est très mitigé sur ce livre. D'un côté, j'ai beaucoup apprécié l'ambiance du texte, la campagne normande au début du XXème siècle, les descriptions pleines de détails qui rendent chaque chose très concrète, vivante, les habitudes, le quotidien, les petites choses qui n'ont d'importance que pour le narrateur mais qui contribuent à se glisser dans sa peau, son environnement et ses souvenirs. Par contre, j'ai eu beaucoup de mal avec le style : les phrases sont monstrueusement longues et chargées de digressions imbriquées les unes dans les autres. Cela correspond certes à la façon dont les souvenirs affluent, en rebondissant sur un détail ou une idée, mais cela rend la lecture laborieuse. Régulièrement je me suis retrouvée à devoir relire des paragraphes ou des phrases (ce qui est parfois la même chose) pour savoir où est le sujet de tel verbe parmi ce méli-mélo d'épiphrases, de commentaires & co. Pour autant cela ne m'a pas découragée et je vais donc continuer la lecture de cette œuvre.

Personnalité, Andrew O'Hagan (2003)

"Maria Tambini a treize ans, des rêves d'évasion plein la tête, et un don extraordinaire pour le chant. Tous les habitants de la petite île écossaise où vit sa famille depuis trois générations sont d'accord là-dessus. Poussée par une mère dure et perfectionniste, Maria est repérée par la télévision londonienne. Commence alors pour la jeune fille une fulgurante ascension vers la célébrité. Mais obsédée par son image, Maria ne se voit plus que comme un objet de consommation et de plaisir pour les autres. Elle sombre peu à peu dans l'anorexie, semblant s'acharner à détruire ce corps qui ne lui appartient plus. Qui pourra la sauver quand elle-même semble être son pire ennemi ? Les menaces d'un fan précipiteront-elles la perte de cette enfant blessée ?"

J'avais déjà lu ce livre il y a quelques années et j'en avais gardé un très bon souvenir, c'est d'ailleurs en raison de cette lecture que j'ai eu envie de lire d'autres textes d'Andrew O'Hagan, non seulement des textes que je n'avais jamais lu, mais aussi celui-ci que j'avais déjà lu.

Nous suivons ici le parcours de Maria Tambini, une fillette au début du texte, mais une fillette talentueuse : elle chante incroyablement bien et avant d'avoir 10 ans elle est déjà réputée pour sa voix et ses talents d'interprètes. Elle se fait un jour repérer pour participer à un concours télévisé, Opportunity knocks. Elle gagne sept fois d'affilée et commence alors sa carrière qui est nationale puis internationale. Mais aussi ravissante et talentueuse qu'elle soit, Maria perd le fil de la réalité, se dissocie et ne mange plus. En parallèle, nous avons des points de vie de gens ayant croisés Maria : Hugh Green, l'animateur qui l'a lancée, Marion Gaskell, sa manager, mais aussi les membres de sa famille, Rosa, Lucia, Alfredo, qui nous dévoilent des éléments de leur passé.

Comme dans les autres livres d'Andrew O'Hagan, nous suivons une histoire avec des personnages humains, mais l'environnement est également très présent, ici il s'agit de l'île de Bute, en Écosse, un village de pêcheur avec ses immensités de verdure et ses côtes. Et bien qu'il s'agisse de l'ascension puis de la chute d'une gamine devenu star peut-être trop tôt, c'est également l'histoire de sa famille qui est racontée : l'arrivée en Écosse pendant la Seconde Guerre Mondiale, l'installation, les persécutions, les secrets de famille, les couples qui ne fonctionnent pas, etc. J'ai bien aimé cette lecture, même si on pourrait dire qu'il manque quelque chose à ce livre, mais c'est probablement parce qu'il parle de vide : l'absence d'un enfant mort dans des conditions tenues secrètes, l'absence d'un mari volage, l'absence d'une enfance normale, le fossé entre la vraie Maria et la personnalité publique de Maria, etc. Bref, une lecture qui m'a plu, bien que le souvenir que j'en avais gardé ne corresponde que très partiellement à tout ce que raconte le livre.

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